Trajectoires Numériques et l'esprit critique face à l'IA

Un téléphone et un stylo posés sur un cahier d'écolier ouvert : ce que les jeunes doivent apprendre des outils qu'ils ont en poche.

Le 14 septembre 2026, CB News a rendu public le lancement de Trajectoires Numériques, une association qui veut éduquer les jeunes au numérique et éveiller leur esprit critique. Son communiqué s’appuie sur deux chiffres que nous avons pu remonter à leur source : selon l’étude de l’Arcom publiée le 25 septembre 2025, 83 % des 11-17 ans sont régulièrement exposés à au moins un risque en ligne, et 53 % souhaitent davantage de protection.

Un troisième chiffre, sur l’âge du premier téléphone, ne renvoie à aucune étude que nous ayons retrouvée. Nous le laissons de côté.

Qui porte le projet

Elles sont sept, et ce sont des personnes, pas des entreprises.

Alexandra Watenberg, fondatrice et présidente, a passé quinze ans dans les médias et la publicité avant de lancer Wagmi Trends, un média de vulgarisation du Web3 (podcast Je ne perds jamais, 2022). Julie Jacob, vice-présidente, est avocate spécialiste des enjeux numériques. Le site présente aussi Amélie Juillet (marketing et relations presse), Marie Tixier (réseaux sociaux), Valentine Jacquart, chargée de grands comptes dans la tech, Jenny Lo, issue de grands groupes de médias, et Lauriane Le Texier, fondatrice de l’agence d’influence La Louve and Partners.

L’équipe vient donc surtout de la communication, des médias, de la publicité et de la tech. Elle connaît de l’intérieur les mécanismes de captation de l’attention qu’elle veut expliquer aux adolescents. C’est une compétence, et c’est aussi une raison de demander comment l’association tiendra la frontière entre l’activité professionnelle de ses membres et les acteurs dont elle parlera en classe. Le site n’aborde pas la question.

Côté argent, aucun partenaire, mécène ou financeur public n’est nommé, ni sur le site ni dans l’article de CB News. L’association lance un appel aux dons et aux bénévoles, et sollicite entreprises et institutions pour de l’expertise ou des relais.

Le projet n’est pas né cette semaine : le nom de domaine a été déposé en septembre 2024, et l’Internet Archive conserve une version du site datée du 28 février 2025. La date de création juridique de l’association n’est indiquée nulle part.

Ce qu’elle annonce

Au programme, selon le site : les grandes plateformes, la collecte des données, le rôle des algorithmes, la souveraineté et l’identité numériques. Le communiqué rapporté par CB News y ajoute l’intelligence artificielle, la désinformation, le cyberharcèlement et la captation de l’attention, avec des interventions et des campagnes qui ne cherchent pas à diaboliser les écrans. Des ambassadeurs se déplacent dans les écoles.

L’objectif affiché : former « des centaines de milliers de jeunes sur le territoire national » et alerter les pouvoirs publics. Pour sa présidente, citée par CB News, l’éducation numérique est « l’une des grandes causes éducatives du XXIe siècle ».

Deux chantiers sont annoncés sans date. Un comité scientifique pluridisciplinaire, dont la composition n’est pas publiée. Un Livre blanc, avec des propositions pour les familles, l’école, les entreprises et les pouvoirs publics.

Ce qui manque pour juger : le contenu des modules, leur durée, les niveaux visés, les interventions déjà réalisées. Rien de cela n’est public. Pour une structure qui démarre, ce n’est pas un reproche ; c’est la liste des questions à lui poser.

L’école n’est pas partie de zéro

L’IA et les fausses informations figurent déjà dans plusieurs dispositifs publics. Une association s’y ajoute, elle ne comble pas un vide.

Les parcours Pix. Depuis leur publication au Bulletin officiel du 5 février 2026, deux parcours consacrés à l’IA sont obligatoires en 4e, en seconde et en première année de CAP, soit plus de 1,5 million d’élèves par an selon Pix. Chacun dure 30 à 45 minutes ; parmi les thèmes, Pix mentionne « biais, fausses informations, deepfakes ».

Le CLEMI. Opérateur du ministère pour l’éducation aux médias et à l’information, il publie des ressources gratuites sur l’IA générative. L’une d’elles explique pourquoi un modèle peut produire du faux sans chercher à tromper : il fournit la réponse statistiquement la plus probable, pas une réponse vérifiée. Sa Semaine de la presse et des médias dans l’École a réuni plus de 3,1 millions d’élèves en mars 2026, selon ses chiffres.

L’heure d’IA en seconde. Le 19 juin 2026, à VivaTech, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé une heure hebdomadaire d’enseignement de l’IA en seconde à la rentrée 2027, intégrée aux sciences numériques et technologie. Les contenus cités incluent l’« esprit critique face aux manipulations et aux fausses informations », rapporte franceinfo. Nous n’avons pas trouvé de programme publié.

La différence avec une intervention associative tient au format plus qu’au contenu. Un parcours Pix se suit seul face à un écran ; une intervention met un adulte dans la salle, capable de répondre à la question que le module n’avait pas prévue. C’est ce que nous retenions des études citées dans notre article sur l’IA à l’école : un dispositif vaut surtout par l’adulte qui tient le cadre. Encore faut-il savoir ce que cet adulte vient dire, et pour le compte de qui.

Ce que parents, enseignants et formateurs peuvent en faire

  • Demander ce qui a été fait. Un parent d’élève de 4e ou de seconde peut demander si les parcours Pix IA ont été suivis, et ce qui en a été repris en classe. Trois quarts d’heure en ligne ouvrent une discussion ; ils ne la mènent pas.
  • Se servir des ressources publiques. Les fiches du CLEMI visent les enseignants, mais un parent ou un formateur peut les utiliser.
  • Interroger tout intervenant extérieur : qui finance, qui a conçu le contenu, quels liens avec les plateformes dont il sera question. Les associations qui interviennent pendant le temps scolaire peuvent obtenir un agrément de l’Éducation nationale, accordé pour cinq ans après vérification notamment de leur caractère non lucratif et de la qualité de leurs services ; la liste des associations agréées est publiée au Bulletin officiel (Code de l’éducation, art. D551-1 à D551-3).
  • Avant de donner, demander si l’association délivre des reçus fiscaux. La réduction d’impôt de l’article 200 du Code général des impôts suppose que l’organisme en remplisse les conditions, et le site n’en dit rien pour l’instant.

Les adultes en poste ne sont pas mieux armés que les adolescents face à un contenu généré. C’est l’objet de notre page formation à l’IA, destinée aux professionnels. DTJ Training n’est pas certifié Qualiopi, sa déclaration d’activité est enregistrée sous le numéro 32800278480 — cet enregistrement ne vaut pas agrément de l’État —, et aucun financement OPCO, CPF ou France Travail n’est mobilisable à ce jour.

Reste un angle mort. L’élève qui apprend en classe à se méfier d’une vidéo truquée rentre le soir dans un foyer où personne n’est tenu d’avoir suivi le même parcours. Qui s’occupe des parents ?

Sources

  • CB News, « Trajectoires Numériques veut armer les jeunes face aux défis du numérique », Thierry Wojciak, 14 septembre 2026.
  • Trajectoires Numériques, site de l’association, consulté le 15 septembre 2026 ; capture Internet Archive du 28 février 2025 ; registre du nom de domaine (RDAP).
  • Je ne perds jamais, podcast, épisode 4 avec Alexandra Watenberg, 8 septembre 2022.
  • Arcom, étude « Protection des mineurs en ligne : quels risques ? Quelles protections ? » et communiqué, 25 septembre 2025.
  • Pix, « Ouverture des parcours Pix sur l’intelligence artificielle », 5 février 2026.
  • CLEMI, fiche « Quand les intelligences artificielles génératives bousculent l’information » et dossier de presse de la Semaine de la presse et des médias dans l’École 2026.
  • franceinfo, annonce d’une heure d’enseignement de l’IA en seconde, 19 juin 2026.
  • Légifrance, Code de l’éducation, art. D551-1 à D551-3 ; Code général des impôts, art. 200.

Partager cet article

← Tous les articles