Prime de 62 % aux compétences IA : lire PwC avec prudence

Une responsable commente un graphique avec une jeune collègue à son bureau : selon PwC, les postes exposés à l'IA demandent plus tôt des compétences de jugement.

62 %. C’est l’écart de salaire que PwC mesure, en moyenne, entre les offres d’emploi qui demandent des compétences en IA et celles qui n’en demandent pas. Un an plus tôt, le cabinet l’estimait à 57 %. Le chiffre vient du 2026 Global AI Jobs Barometer, publié à Londres le 15 juin 2026 puis relayé le lendemain par PwC France avec un volet français.

Ce genre de chiffre circule vite, jusque dans les argumentaires des organismes de formation, le nôtre compris. Nous avons donc lu le rapport complet et son annexe méthodologique.

Qui parle, et avec quelles données

PwC vend du conseil en IA. La page du baromètre renvoie vers ses services d’intelligence artificielle, et la conclusion du rapport recommande aux dirigeants d’« investir dans l’IA agentique ». Rien d’illégitime, mais ce n’est pas un travail universitaire relu par des pairs.

La base est large : plus d’un milliard d’offres d’emploi dans 27 pays et territoires, dont la France, fournies par Lightcast, qui collecte les annonces en ligne. Pour mesurer l’« exposition » d’un métier à l’IA, PwC reprend l’indice de Felten et de ses coauteurs (2021) : on croise les aptitudes qu’exige chaque métier, tirées de la base américaine O*NET, avec ce que savent faire les outils d’IA actuels. L’annexe précise qu’une exposition élevée « n’implique pas de perte d’emploi ni d’automatisation ».

Les chiffres d’entreprise viennent d’une autre base, Orbis, et ne portent que sur des sociétés d’au moins 50 millions de dollars de chiffre d’affaires. Une entreprise y est dite « exposée » selon son secteur d’activité, pas selon l’usage qu’elle fait réellement de l’IA.

Les principaux résultats

  • Productivité. Mesurée en chiffre d’affaires par salarié entre 2018 et 2024-2025, elle a progressé de 33,5 % dans le quart des entreprises les plus exposées, contre 24 % dans le quart le moins exposé.
  • Effectifs et salaires. Même comparaison : +52,2 % d’effectifs contre +35,7 %, et +24,4 % de coût salarial par salarié contre +16,6 %.
  • Compétences. Celles que demandent les métiers les plus exposés changent 2,2 fois plus vite que dans les moins exposés, entre 2019 et 2025. Les tâches nouvelles de ces métiers sont 2,5 fois plus susceptibles de reposer sur l’empathie, le jugement, la créativité ou le leadership.
  • Deux trajectoires. PwC range 22 % des offres dans des métiers que l’IA rend plus experts (radiologues, recruteurs) et 52 % dans des métiers qu’elle rend accessibles à des non-spécialistes (développeurs, chargés de prêts). Depuis 2021, les salaires affichés des premiers ont crû de 37 %, ceux des seconds de 26 %.
  • Débuts de carrière. Sur 2,4 millions d’offres juniors aux États-Unis, les postes les plus exposés sont sept fois plus susceptibles d’exiger des compétences de profil senior.

Le chiffre de 163 %, à manier avec des pincettes

Le communiqué de PwC France titre sur « +163 % de productivité et +52 % d’augmentation des effectifs depuis 2018 » pour les entreprises « les plus avancées en IA ». Le rapport dit autre chose.

Les 163 % concernent des « superstars » : le cinquième des entreprises du quartile le plus exposé. L’annexe méthodologique explique comment il est constitué : PwC trie ces entreprises par croissance de productivité, puis garde les 20 % du haut. Constater ensuite que ce groupe a une productivité qui s’envole ne prouve rien sur l’IA. C’est ainsi qu’il a été choisi. Les +52 % portent sur l’ensemble du quartile ; les superstars, elles, ont augmenté leurs effectifs de 44 %.

Le communiqué compare aussi ces 163 % au « reste du marché », quand le rapport les compare au quartile le plus exposé pris dans son ensemble. Et le rapport signale lui-même un biais du survivant : les entreprises disparues entre 2018 et 2025 sont exclues de l’échantillon.

Corrélation n’est pas causalité

Le rapport parle d’effets « liés » à l’IA, de résultats qui « suggèrent ». Sur les postes juniors, une note avertit que le graphique ne veut pas dire « que l’IA cause ces effets » et que d’autres facteurs peuvent jouer.

Cette réserve disparaît pour la productivité et les salaires, où PwC voit le signe que les gains tirés de l’IA contribuent à la hausse des rémunérations. Or l’exposition est attribuée par secteur : le rapport cite l’assurance comme secteur très exposé, l’extraction minière comme secteur peu exposé, sans savoir si ces entreprises utilisent l’IA. Les écarts peuvent donc refléter la trajectoire de secteurs entiers depuis 2018. Le rapport cite d’ailleurs une autre enquête du cabinet : 8 % seulement des dirigeants disent que l’IA a produit plus qu’une légère hausse de leur chiffre d’affaires sur l’année écoulée.

Ce que vaut la prime de 62 %

C’est d’abord un écart entre salaires proposés dans des annonces en 2025, pas entre salaires versés. Une offre est classée « IA » dès qu’elle mentionne au moins une compétence liée à l’IA ; PwC cite l’ingénierie de requêtes (le prompt engineering) et l’apprentissage automatique. Le groupe mêle donc des ingénieurs spécialisés et des postes où l’IA n’est qu’une ligne de la fiche.

Le texte parle de postes « comparables ». La note du graphique décrit une comparaison entre offres IA et non IA d’un même secteur. Si c’est bien le secteur qui sert de référence, une partie de l’écart tient au fait que les offres IA visent des métiers mieux payés. Le rapport renvoie à une liste des compétences retenues, que nous n’avons pas trouvée dans l’annexe publiée.

La moyenne cache aussi de grands écarts : 118 % dans la grande consommation, 16 % dans le secteur public. Dernier détail, l’édition 2025 annonçait une prime de 56 %, et celle de 2026 la dit passée « de 57 % » à 62 %. La référence a été révisée ; nous n’avons pas trouvé pourquoi.

Ajouter « ChatGPT » à son CV ne vaut donc pas 62 % d’augmentation. PwC ne le prétend d’ailleurs pas.

Et en France ?

Le communiqué français ne donne pas de prime moyenne nationale. Il fournit ces repères :

  • 13 000 offres liées à l’IA de plus en 2025 qu’en 2024, soit 1,3 % du total des offres d’emploi ;
  • l’énergie et les ressources concentrent 20,5 % de ces offres, l’industrie manufacturière 17 %, les services financiers 3,5 % et le secteur public 1 % ;
  • la prime la plus élevée se trouve dans les technologies, médias et télécoms, « jusqu’à +43 % en moyenne », formule que le communiqué ne détaille pas ;
  • les postes « utilisateurs » de l’IA progressent de 10,6 % en 2025, les postes de développement reculent de 0,6 %.

Ce dernier point parle le plus aux salariés : en France, l’IA entre d’abord dans les métiers existants.

Quelles compétences travailler

Le rapport ne récompense pas la seule maîtrise d’un outil. Il associe deux familles de compétences.

La première : se servir d’un assistant IA de façon fiable. Formuler une demande précise, vérifier la réponse, savoir quand ne pas s’en servir. La seconde, que PwC appelle « à forte intensité humaine » : juger une situation ambiguë, arbitrer, encadrer, convaincre. Pour un junior, le message est plus rude. Si les tâches répétitives qui servaient d’apprentissage disparaissent, il faudra faire la preuve plus tôt de compétences de décision.

La première famille s’apprend vite et se pratique sur ses propres dossiers ; c’est l’objet de notre journée ChatGPT & Claude au quotidien professionnel. La seconde se construit surtout en situation, avec un responsable qui confie des arbitrages. DTJ Training n’est pas certifié Qualiopi, sa déclaration d’activité est enregistrée sous le numéro 32800278480, et aucun financement OPCO ou France Travail n’est mobilisable à ce jour.

Début septembre, The Economist annonçait un million d’emplois créés par l’IA aux États-Unis, un autre chiffre que nous avons décortiqué. Face à la prochaine prime salariale annoncée en gros titre, une question suffit : comparée à qui ?

Sources

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