L'IA a-t-elle créé 1 million d'emplois aux États-Unis ?

Un entretien d'embauche dans un bureau, un candidat de dos face à un recruteur qui lit un dossier : l'effet de l'IA sur l'emploi se lit d'abord dans les embauches.

Un million d’emplois créés d’un côté, environ 200 000 licenciements de l’autre. C’est le bilan que The Economist dresse de l’IA sur le marché du travail américain, dans un article du 4 septembre 2026 intitulé « The jobs apocalypse is postponed. An AI jobs boom is here » (l’apocalypse de l’emploi est reportée, le boom des emplois de l’IA est là). Next l’a relayé le 9 septembre. En une ligne : l’IA aurait créé cinq fois plus d’emplois qu’elle n’en a détruit.

Le ratio est séduisant. Il compare pourtant deux choses qui ne se comparent pas.

Une précision d’abord : l’article de The Economist est réservé à ses abonnés et nous n’avons pas pu le lire. Ce que nous en rapportons vient des reprises de Next et de Slashdot, qui concordent. Le reste s’appuie sur des données publiques.

Ce que The Economist avance

D’après ces reprises, le million vient de l’économiste en chef du Burning Glass Institute, un centre de recherche américain sur le marché du travail. Environ 1 % des emplois qualifiés seraient des « emplois IA », soit à peu près un million de postes, et entre 4 et 5 % dans l’informatique et les sciences du vivant. Nous n’avons trouvé aucune publication de l’institut qui détaille ce calcul.

Les 200 000 licenciements sont comptés depuis 2023. L’article relève aussi, selon Next, un recul d’environ 10 % du nombre d’agents du service client depuis janvier 2023, et de 15 % chez les secrétaires et assistants administratifs.

Un stock d’un côté, des annonces de l’autre

Le million est un stock : des postes qui existent aujourd’hui et qu’une définition range parmi les « emplois IA ». Laquelle ? Les reprises ne le disent pas. Un ingénieur en données rebaptisé « ingénieur IA » compte-t-il ? Un électricien sur le chantier d’un centre de données ? Next consacre d’ailleurs une partie de son article, réservée aux abonnés, à la « course effrénée aux travailleurs du bâtiment et des infrastructures ». Surtout, dire qu’un emploi a été « créé par l’IA » suppose qu’il n’existerait pas sans elle. Un décompte de postes ne le démontre pas.

Les 200 000 ressemblent, eux, à une somme d’annonces. Le cabinet Challenger, Gray & Christmas recense chaque mois les suppressions de postes annoncées par les employeurs américains, avec le motif invoqué. Son rapport de décembre 2025 totalise 71 825 suppressions attribuées à l’IA depuis 2023 ; celui d’août 2026 en ajoute 116 175 pour les huit premiers mois de l’année. L’addition, faite par nous, donne environ 188 000 : l’ordre de grandeur de The Economist. Nous ne pouvons pas affirmer que c’est sa source, seulement que les chiffres concordent.

Or une annonce n’est pas un licenciement effectif. Challenger précise que certaines réductions sont annoncées en fourchette ou étalées sur plusieurs années, et qu’il enregistre le chiffre annoncé. Le motif, lui, est celui que l’entreprise choisit de donner.

Et aucun des deux chiffres ne compte ce qui pèse peut-être le plus : les postes jamais ouverts.

Ce que montrent les données publiques

Le 4 septembre, le Bureau of Labor Statistics (BLS), l’office statistique du travail américain, a publié les chiffres d’août : 162 000 emplois salariés de plus, un chômage stable à 4,1 %. Rien qui ressemble à une vague de destructions. Un secteur fait exception : l’information (édition, logiciel, télécommunications, médias) a perdu 23 000 emplois en août, après 8 000 par mois en moyenne sur les douze mois précédents. Le BLS n’en donne pas la cause, et nous ne l’attribuerons pas à l’IA à sa place.

Chez Challenger, le motif IA a reculé en août : 3 462 suppressions, quatrième motif du mois après cinq mois en tête. Sur l’année, il reste le premier, avec environ 22 % des suppressions annoncées.

Deux travaux regardent plus finement. Une note de la Réserve fédérale du 27 mars 2026, signée Jessica Liu et Douglas Webber, croise les offres d’emploi en ligne de Lightcast et une enquête du Census Bureau, de septembre 2023 à novembre 2025. Elle ne trouve pas de preuve d’effet négatif de l’adoption de l’IA sur le volume d’offres des entreprises. Les auteurs préviennent qu’ils observent le total, pas les métiers un par un.

Les métiers un par un, c’est ce que suit l’équipe du Stanford Digital Economy Lab avec les données de paie d’ADP. Dans sa mise à jour d’août 2026, l’emploi des 22-25 ans dans les professions les plus exposées à l’IA se situe environ 19 % en dessous de ce qu’il serait s’il avait suivi celui de leurs pairs peu exposés. L’ajustement passe par moins d’embauches, pas par des licenciements. Nous avons détaillé ce travail dans notre article sur le rapport de l’OIT consacré au chômage des jeunes.

Moins d’embauches de débutants : ni le million, ni les 200 000 ne le captent.

Et en France ?

Personne n’a produit de décompte équivalent. Ce qui existe va dans le même sens, avec plus de prudence.

Dans sa note Trésor-Éco n° 391 du 30 juin 2026, la direction générale du Trésor juge l’effet net de l’IA sur l’emploi incertain, avec des risques pour certains travailleurs, et estime que les études disponibles ne permettent pas encore d’en mesurer l’effet total, faute de recul et d’une adoption suffisante.

Un document de travail de Philippe Aghion, Antonin Bergeaud, Simon Bunel et Paul Delbouve (juillet 2025) exploite plus de 120 millions d’offres d’emploi publiées en ligne en France depuis 2019, issues de la base JOCAS de la Dares. Après la sortie de ChatGPT, les créations d’emplois reculent dans les professions les plus exposées à l’IA, par rapport aux moins exposées. Mais les entreprises qui recrutent des spécialistes de l’IA voient leur emploi total augmenter. Des créations et des pertes dans les mêmes entreprises : la version française de la leçon américaine.

Un dernier repère, pour ne pas transposer trop vite : selon Indeed Hiring Lab, 3,4 % des offres publiées en France sur Indeed mentionnaient l’IA en février 2026, contre 4,9 % aux États-Unis.

Ce que vous pouvez en faire

Si vous êtes salarié et que ces chiffres vous inquiètent, le signal à suivre n’est pas le nombre de licenciements attribués à l’IA. C’est l’embauche dans votre métier. Cherchez l’intitulé de votre poste sur France Travail ou Indeed, notez le nombre d’offres, refaites la recherche dans trois mois. Lisez surtout ce que les offres demandent. Si l’usage d’outils d’IA y apparaît, c’est une compétence à acquérir, puis à prouver par un exemple : une tâche menée avec l’outil, et ce que vous avez vérifié derrière lui.

Face au prochain « l’IA a créé (ou détruit) X emplois », deux questions suffisent. Compte-t-on des postes ou des annonces ? Et qui a décidé de ce qui relève de l’IA ?

Travailler avec l’outil et contrôler ce qu’il produit, c’est ce que nos formations à l’IA cherchent à installer. DTJ Training n’est pas certifié Qualiopi, sa déclaration d’activité est enregistrée sous le numéro 32800278480, et aucun financement OPCO, CPF ou France Travail n’est mobilisable à ce jour.

Aucun cabinet ne publie le nombre de postes qui n’ont jamais été ouverts. C’est pourtant du côté de l’embauche, d’après les données de paie américaines comme d’après les offres d’emploi françaises, que l’effet de l’IA se lit le plus nettement aujourd’hui.

Sources

  • The Economist, « The jobs apocalypse is postponed. An AI jobs boom is here », 4 septembre 2026 (payant, non consulté).
  • Next, Jean-Marc Manach, « Aux USA, l’IA aurait créé bien plus d’emplois qu’elle n’en a détruit », 9 septembre 2026.
  • Slashdot, résumé de l’article de The Economist, 6 septembre 2026.
  • Bureau of Labor Statistics, The Employment Situation – August 2026, 4 septembre 2026.
  • Challenger, Gray & Christmas, rapports de décembre 2025 (8 janvier 2026) et d’août 2026 (3 septembre 2026).
  • J. Liu, D. Webber, « AI Adoption and Firms’ Job-Posting Behavior », FEDS Notes, Réserve fédérale, 27 mars 2026.
  • E. Brynjolfsson, B. Chandar, R. Chen, Canaries in the Coal Mine?, Stanford Digital Economy Lab, mise à jour du 12 août 2026.
  • Direction générale du Trésor, Trésor-Éco n° 391, 30 juin 2026.
  • P. Aghion et al., « Diffusion de l’intelligence artificielle en France », document de travail, 10 juillet 2025.
  • Indeed Hiring Lab, Lisa Feist, « Avril 2026 : l’IA progresse dans un marché du travail en recul », 1er avril 2026.

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