IA à l'école : résister à la fuite en avant
Une note de service du 5 février 2026 rend obligatoires deux parcours Pix consacrés à l’intelligence artificielle pour les élèves de 4e, de seconde générale et technologique et de première année de CAP. Durée annoncée : trente minutes à une heure trente selon le profil de l’élève. Le parcours de formation à l’IA destiné aux enseignants, lui, était annoncé pour le printemps de la même année.
Les élèves avant les professeurs. C’est un ordre, et un ordre en dit long.
Précisons d’où nous parlons : nous vivons de la formation à l’IA. Contester l’adoption précipitée n’est donc pas chez nous une posture de refus, mais un constat : un outil déployé sans pédagogie produit moins que le même outil déployé lentement.
Ce que le cadre français autorise vraiment
Le Cadre d’usage de l’IA en éducation, annoncé par Élisabeth Borne en février 2025 et publié en juin après consultation, est plus prudent que sa réputation.
L’usage pédagogique des IA génératives par les élèves est autorisé en classe à partir de la quatrième, et seulement s’il est limité, encadré, expliqué et accompagné par l’enseignant. Aucun compte personnel ne doit être demandé aux élèves. Seules des données publiables peuvent être saisies dans ces outils. Employer une IA générative pour un devoir sans autorisation explicite de l’enseignant et sans travail personnel d’appropriation constitue une fraude.
Un point surprend souvent : le cadre déconseille les logiciels de détection de contenus générés par IA, jugés insuffisamment fiables et susceptibles de faire sanctionner un élève à tort.
Enfin, la quatrième correspond à treize ans environ, seuil recommandé par l’UNESCO depuis septembre 2023 : la France est alignée, pas en avance.
Où la précipitation commence
Le 1er juillet 2026, la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale publie le rapport n° 2993 de Céline Calvez : vingt-six recommandations, dont l’abaissement à la sixième de l’usage encadré de l’IA générative et une sensibilisation dès le primaire.
Un mois plus tôt, en juin 2026, le Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique publiait « Sortir de la clandestinité ». Le Café pédagogique relève que ni les enseignants ni les spécialistes des sciences de l’éducation ne figurent parmi les experts auditionnés.
Voilà le mouvement : on propose de descendre d’un palier avant d’avoir mesuré ce que produit le palier actuel, et on écrit la doctrine sans ceux qui l’appliqueront. Le rapport Calvez, à sa décharge, identifie lui-même le risque de désengagement cognitif et recommande de garantir des temps d’enseignement sans IA, sur le modèle des mathématiques enseignées sans calculatrice. L’idée est bonne. Elle suppose seulement qu’on la mette en œuvre avant d’élargir l’accès, et non après.
Ce que dit la recherche, sans l’arranger
L’étude la plus solide est celle de Hamsa Bastani, Osbert Bastani, Alp Sungu et leurs collègues (PNAS, 2025) : près de mille lycéens turcs, trois groupes en mathématiques.
Pendant les séances d’entraînement, l’accès à une interface de type ChatGPT améliore les résultats de 48 % par rapport au groupe témoin, et de 127 % avec une version tutorée conçue pour donner des indices plutôt que des réponses. Le retournement arrive à l’examen, sans accès à l’outil : le groupe « IA brute » obtient des résultats inférieurs de 17 % au groupe témoin, tandis que le groupe tutoré revient simplement au niveau du témoin.
Ce n’est donc pas l’IA qui abîme l’apprentissage. C’est l’IA sans garde-fous, et la différence entre les deux est une décision pédagogique, pas un réglage technique.
Deux travaux très cités demandent plus de retenue. Your Brain on ChatGPT, de Nataliya Kosmyna et de son équipe au MIT Media Lab (arXiv, juin 2025), mesure par électroencéphalographie une connectivité cérébrale moindre chez les utilisateurs d’un modèle de langage en tâche de rédaction : cinquante-quatre participants, adultes, une seule tâche, un préprint non évalué par les pairs. Résultat intéressant, pas une preuve. Michael Gerlich, dans Societies (2025), établit sur 666 participants une corrélation négative entre usage intensif de l’IA et scores de pensée critique. Une corrélation, sur des données déclaratives.
Et à l’inverse ? Dans l’État d’Edo, au Nigeria, un dispositif de la Banque mondiale a fait travailler environ huit cents lycéens six semaines durant avec Microsoft Copilot, en cours du soir, guidés par des enseignants. Gain mesuré : 0,31 écart-type sur l’ensemble des compétences évaluées, 0,23 en anglais, la matière visée.
Le point commun entre résultats positifs et négatifs ne tient pas au modèle employé. Il tient à la présence, ou non, d’un adulte qui tient le cadre.
Deux pays qui ont freiné, et qui ne sont pas technophobes
La Corée du Sud a déployé des manuels numériques dopés à l’IA dans tout le pays en mars 2025, pour plus de 1 200 milliards de wons d’argent public. Quatre mois plus tard, leur caractère obligatoire tombait ; le statut de manuel leur a ensuite été retiré au profit de celui de matériel complémentaire. Le taux d’adoption est passé de 37 % au premier semestre à 19 % au suivant. Les griefs : erreurs factuelles, risques sur les données personnelles, temps d’écran, surcharge de travail pour les enseignants comme pour les élèves.
La Chine, de son côté, a publié le 12 mai 2025 des lignes directrices interdisant aux élèves du primaire d’utiliser seuls des outils de génération de contenu ouvert, imposant aux établissements des listes d’outils autorisés, et interdisant aux enseignants d’évaluer les élèves à partir de contenus produits par IA.
Aucun de ces deux pays ne peut être soupçonné de frilosité technologique. Ils ont simplement constaté qu’un déploiement rapide coûte plus cher qu’un déploiement lent.
Ce que cela change pour qui forme
Nous en tirons quatre règles, applicables en entreprise comme en établissement.
- L’ordre compte. Former les adultes qui encadrent avant d’ouvrir l’outil à ceux qu’ils encadrent. Un parcours d’une heure et demie pour l’apprenant ne compense pas l’absence de formation du formateur.
- Décider où l’outil est interdit. Un dispositif sans zone sans IA n’est pas un dispositif : c’est un accès. Les mathématiques sans calculatrice restent un bon modèle.
- Changer l’évaluation plutôt que traquer la fraude. Les détecteurs se trompent, et le cadre ministériel le dit lui-même. Une épreuve orale, une reprise à l’oral d’un travail rendu, une production faite en séance règlent la question sans accuser personne.
- Mesurer une fois l’outil retiré. C’est la vraie leçon de l’étude turque : la performance assistée ne prouve rien sur la compétence acquise.
Ces quatre règles sont exactement celles que nous appliquons dans nos parcours ; le contenu est détaillé sur notre page formation à l’IA. Deux précisions honnêtes en revanche : DTJ Training n’est pas certifié Qualiopi et sa déclaration d’activité est enregistrée sous le numéro 32800278480. Aucun financement OPCO ou France Travail n’est mobilisable à ce jour.
Reste une question que nous n’avons pas tranchée, et que la recherche ne tranche pas non plus : à partir de quel âge un élève tire un bénéfice net d’un assistant qui répond mieux que lui. La sixième plutôt que la quatrième, pourquoi pas. Mais qu’on nous montre d’abord la mesure sur laquelle repose ce « plutôt ».
Sources
- Ministère de l’Éducation nationale, L’IA en éducation : cadre d’usage, juin 2025 (version mise en ligne par les académies de Créteil, Paris et Rennes).
- Note de service du 5 février 2026, BO hebdomadaire n° 6 de 2026, relayée par les délégations académiques au numérique éducatif.
- Le Monde Informatique, « L’Éducation nationale généralise le parcours de formation Pix IA », 3 février 2026.
- UNESCO, Guidance for generative AI in education and research, 7 septembre 2023.
- Assemblée nationale, rapport d’information n° 2993, rapporteure Céline Calvez, 1er juillet 2026.
- Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique, « Sortir de la clandestinité », juin 2026 ; critique de Jean-Michel Le Baut, Café pédagogique, 1er juillet 2026.
- H. Bastani, O. Bastani, A. Sungu et al., « Generative AI without guardrails can harm learning », PNAS, 2025 ; chiffres repris de Knowledge at Wharton, 27 août 2024.
- N. Kosmyna et al., « Your Brain on ChatGPT », arXiv, 10 juin 2025 (préprint).
- M. Gerlich, « AI Tools in Society », Societies, 2025.
- Banque mondiale, blog Éducation, « From chalkboards to chatbots », État d’Edo, Nigeria, 2024.
- The Korea Herald et Rest of World, sur les manuels IA sud-coréens, 2025.
- Ministère chinois de l’Éducation, lignes directrices du 12 mai 2025, relayées par China Daily et le CSET (Georgetown).