Éducation à l'IA : ce que le Conseil de l'Europe demande
Savoir rédiger une bonne requête ne suffit pas pour se dire formé à l’IA. C’est, en substance, ce que le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe a adopté à Monaco début septembre 2026, dans une recommandation aux gouvernements de ses 46 États membres. Une dizaine de jours plus tard, le texte était cité devant une centaine de jeunes réunis en Espagne.
Mollina : une semaine sur l’IA, la jeunesse et la paix
L’Université sur la jeunesse et le développement tient sa 25e édition du 13 au 20 septembre 2026 au Centre euro-latino-américain de la jeunesse (CEULAJ), à Mollina, dans la province de Malaga. Thème : IA, jeunesse et paix, avec en sous-titre la prévention de la cybercriminalité et des dommages numériques par une gouvernance responsable de l’IA.
Elle est organisée par le Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe, basé à Lisbonne, dans le cadre d’iLEGEND III, un programme cofinancé par l’Union européenne et le Conseil de l’Europe. L’Institut espagnol de la jeunesse (INJUVE) et le CEULAJ la soutiennent. Des organisations partenaires y mènent leurs propres activités, dont OBESSU, qui fédère des syndicats d’élèves du secondaire.
Sur les effectifs, le communiqué du 14 septembre se contredit : plus de cent jeunes dans son titre, près de cent dans son premier paragraphe. Retenons une centaine, venus de plus de 40 pays.
À l’ouverture, l’ambassadeur Andreu Jordi, président du comité exécutif du Centre Nord-Sud, a cité trois textes du Conseil de l’Europe, destinés notamment, selon le communiqué, à aider les jeunes à « détecter les manipulations, faire face aux risques numériques ». C’est cet assemblage qui mérite l’attention.
Trois textes, trois forces juridiques
La Convention-cadre sur l’intelligence artificielle et les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit est un traité, ouvert à la signature le 5 septembre 2024. Son article 20 demande à chaque Partie de promouvoir la maîtrise du numérique « pour toutes les catégories de la population ». Elle n’entre en vigueur qu’après cinq ratifications, dont trois au moins d’États membres du Conseil de l’Europe (article 30, paragraphe 3). L’Union européenne l’a ratifiée le 15 mai 2026. À la date où nous écrivons, la page officielle ne recense aucune autre Partie, et la France n’apparaît pas parmi les signataires à titre national.
La Convention de Budapest est le traité du Conseil de l’Europe sur la cybercriminalité. Elle ne parle pas d’éducation.
La recommandation CM/Rec(2026)12 sur la littératie en IA est le seul des trois textes consacré à l’éducation. Elle n’est pas contraignante : le Statut du Conseil de l’Europe (article 15, b) en fait une conclusion adressée aux gouvernements, que le Comité peut inviter à rendre compte des suites données. Le Conseil la présente comme la mise en œuvre de l’article 20 de la Convention-cadre.
Le Conseil de l’Europe n’est pas l’Union européenne : ses 46 membres débordent largement les 27. L’AI Act, lui, est un règlement de l’Union (règlement (UE) 2024/1689), directement applicable en France. Son article 4 demande aux fournisseurs et aux déployeurs de prendre des mesures pour la maîtrise de l’IA de leur personnel ; depuis le règlement (UE) 2026/1744, en vigueur le 27 juillet 2026, c’est une obligation de moyens, sans niveau à atteindre. Nous l’avons détaillé dans notre point sur l’AI Act. Même direction, portée différente.
Ce que recouvre la littératie en IA selon Strasbourg
La recommandation traite l’IA comme un phénomène sociotechnique : les systèmes, mais aussi les personnes, les institutions et les pratiques qui décident de leur conception et de leur usage.
D’où trois dimensions. Technologique : comment fonctionne un système, sa dépendance aux données, sa nature probabiliste. Pratique : l’usage en situation réelle. Humaine : les effets éthiques, cognitifs et politiques, droits humains compris. La dimension humaine est déclarée prioritaire, et la fiche de synthèse précise que les trois ne doivent pas s’enseigner isolément. Le tout se décline en 22 principes directeurs et six recommandations opérationnelles, avec une attention particulière aux professionnels de l’éducation.
Le lien avec la cybercriminalité devient lisible. Quelqu’un qui sait qu’un modèle produit du plausible et non du vrai, et qu’une voix ou une image peuvent être synthétiques, résiste mieux à une fraude qui s’appuie sur ces contenus. Le lien avec les droits humains tient à ce que l’IA pèse sur des décisions d’accès à l’information, à l’emploi ou aux services publics.
Ce que cela change pour un formateur en France
Juridiquement, rien d’immédiat. La recommandation ne crée aucune obligation pour un organisme de formation, et l’Éducation nationale a son propre cadre, que nous avons analysé dans notre article sur l’IA à l’école.
Pédagogiquement, elle offre une grille de relecture gratuite, applicable à tout programme de formation à l’IA, le nôtre compris :
- Compter les heures par dimension. Un programme presque entièrement consacré aux requêtes, qui survole les limites du modèle et les données qu’on lui confie, relève de la prise en main, pas de la littératie au sens du texte.
- Traiter la manipulation comme une compétence. Reconnaître un contenu généré ou vérifier une source s’exerce en séance, sur des cas.
- Former d’abord ceux qui forment. Un formateur qui n’a jamais constaté par lui-même les erreurs d’un outil ne peut pas les enseigner.
- Refuser les silos. Un module « éthique » posé en fin de journée ne répond pas à l’exigence : la question des droits se pose au moment où l’on utilise l’outil.
Le programme de notre formation à l’IA est en ligne ; rien n’empêche de lui appliquer cette grille. DTJ Training n’est pas certifié Qualiopi, sa déclaration d’activité est enregistrée sous le numéro 32800278480 — cet enregistrement ne vaut pas agrément de l’État —, et aucun financement OPCO, CPF ou France Travail n’est mobilisable à ce jour.
Reste ce que la recommandation laisse aux États : comment évaluer la littératie d’un apprenant, quand la dimension jugée prioritaire est aussi la plus difficile à mesurer ?
Sources
- Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe, communiqué sur l’ouverture de la 25e Université sur la jeunesse et le développement, Mollina, 14 septembre 2026.
- Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe, page « University on Youth and Development 2026 », consultée le 15 septembre 2026.
- Conseil de l’Europe, Comité des Ministres, communiqué sur la recommandation CM/Rec(2026)12, 4 septembre 2026, et fiche de synthèse.
- Convention-cadre du Conseil de l’Europe sur l’IA, articles 20 et 30 ; page officielle, consultée le 15 septembre 2026.
- Conseil de l’Europe, ratification de la Convention-cadre par l’Union européenne, 15 mai 2026.
- Statut du Conseil de l’Europe, article 15.
- Règlement (UE) 2024/1689 (AI Act), article 4, modifié par le règlement (UE) 2026/1744.