Ralentir l'IA : ce que répondent Washington, Pékin et l'ONU
Faut-il freiner les modèles d’IA les plus puissants ? Le 12 septembre 2026, Dario Amodei, patron d’Anthropic, a appelé le secteur à ralentir, approuvé publiquement par Sam Altman (OpenAI) et Elon Musk (xAI). En quarante-huit heures, la Maison-Blanche, la diplomatie chinoise et le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme ont répondu. Pas dans le même sens.
Washington : pas de frein, un examen volontaire
Le 13 septembre, interrogé par des journalistes en Irlande, Donald Trump a invoqué la course avec la Chine : « celui qui gagne l’IA gagne » (Yahoo News). Le lendemain, sur Truth Social, il a écrit que le seul garde-fou nécessaire à l’IA était un président « STRONG AND SMART ». Selon NBC News, il a aussi qualifié de canular (« HOAX ») la crainte d’une IA qui détruirait l’humanité. Au Congrès, rapporte l’AFP, le président républicain de la Chambre, Mike Johnson, redoute qu’une régulation hâtive fasse perdre cette course ; le chef de la minorité démocrate, Hakeem Jeffries, réclame d’agir en urgence.
Reste l’« examen de sécurité de trente jours » cité par plusieurs titres. Nous n’avons trouvé aucune déclaration de Donald Trump s’y opposant. Le seul dispositif de ce type que nous ayons pu vérifier vient de son administration. Le décret 14409 du 2 juin 2026 charge les agences fédérales de bâtir un cadre permettant aux développeurs de donner à l’État un accès à leurs modèles de pointe pendant 30 jours au plus avant diffusion (section 3, b). C’est volontaire. Les modèles concernés sont désignés d’après une évaluation classifiée de leurs capacités cyber (section 3, a), et la section 3, c, exclut toute licence ou autorisation préalable obligatoire. Selon l’AFP, le mécanisme existe depuis début août, sans modalités publiques.
Pékin : contre l’alarmisme, pas indifférent au risque
Le 14 septembre, au point presse du ministère chinois des Affaires étrangères, Reuters interroge le porte-parole Guo Jiakun sur ces appels. Réponse : l’alarmisme, la confrontation et la concurrence acharnée entravent une saine gouvernance mondiale de l’IA, ce qui « ne sert les intérêts de personne ». Il plaide pour un développement ouvert et inclusif.
Ni oui ni non au ralentissement, donc. Pékin récuse le cadrage.
La perte de contrôle n’est pourtant pas absente des textes chinois. Le cadre de gouvernance de la sûreté de l’IA publié en 2024 par le comité national de normalisation en cybersécurité (TC260) en faisait déjà un scénario de risque, développé dans la version 2.0 du 15 septembre 2025. Selon Reuters, Xi Jinping a rappelé à la Conférence mondiale sur l’IA de Shanghai que l’IA doit « toujours rester sous contrôle humain ».
ONU : une lettre aux États et aux entreprises
Le même jour, Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, a écrit aux États et aux développeurs de modèles de pointe. Aux entreprises, il demande une diligence raisonnable en matière de droits humains, intégrant des normes de sûreté convenues. Aux États, une vérification indépendante et techniquement compétente des capacités des agents d’IA, avec accès aux modèles, à la documentation et aux environnements de test. À tous, une mobilisation dans les enceintes multilatérales, sur le fondement du droit international des droits de l’homme. La co-régulation par l’industrie, écrit-il, est un premier pas « loin d’être suffisant » à lui seul (AFP).
Un industriel renvoie aux gouvernements
Le 14 septembre à Londres, lors d’une conférence technologique de son groupe, le PDG de Thales, Patrice Caine, a estimé que les moyens techniques de contrôle existent mais ne suffisent pas : les cadres relèvent « des gouvernements » (AFP). Venant d’un groupe de défense, et non d’un laboratoire de modèles, l’argument pèse autrement.
En Europe, des règles déjà écrites
Pour une entreprise française, rien de ce qui s’est dit ce week-end ne change le droit applicable.
L’AI Act (règlement (UE) 2024/1689) présume qu’un modèle d’IA à usage général présente un risque systémique lorsque son entraînement dépasse 10²⁵ opérations en virgule flottante (article 51). Son fournisseur doit l’évaluer selon l’état de l’art, tests adverses compris, atténuer ces risques, signaler sans retard injustifié les incidents graves au Bureau de l’IA et assurer au modèle une cybersécurité adéquate (article 55). C’est applicable depuis le 2 août 2025 (article 113).
Pas d’autorisation préalable, pas plus qu’aux États-Unis. La différence tient à l’après : la Commission peut évaluer un modèle (article 92) et, en cas de préoccupation sérieuse et étayée, exiger des mesures d’atténuation, voire en restreindre la mise à disposition, le retirer ou le rappeler (article 93). Elle peut sanctionner ces fournisseurs depuis le 2 août 2026 (article 101).
Côté entreprises utilisatrices, l’article 4 impose de prendre des mesures pour favoriser la maîtrise de l’IA du personnel ; depuis le règlement (UE) 2026/1744, en vigueur le 27 juillet 2026, c’est une obligation de moyens, sans niveau à atteindre. Détails dans notre point sur l’AI Act.
Autre institution, autre texte : le Conseil de l’Europe, 46 États, qui n’est pas l’Union européenne. Sa Convention-cadre sur l’IA, ouverte à la signature le 5 septembre 2024 et signée notamment par l’UE, le Royaume-Uni et les États-Unis, n’entrera en vigueur qu’après cinq ratifications, dont trois d’États membres (article 30). L’Union l’a ratifiée le 15 mai 2026 ; le traité n’est pas encore en vigueur.
Ce qu’une PME peut en retenir
Les règles qui vous concernent s’écrivent à Bruxelles. Deux gestes utiles :
- Demandez à vos fournisseurs d’outils sur quel modèle ils s’appuient, et vérifiez si son éditeur a signé le code de bonnes pratiques européen pour les modèles à usage général : la Commission publie la liste.
- Consignez vos mesures de maîtrise de l’IA : qui a été formé, à quels outils, quand. Le programme de notre formation à l’IA est publié. DTJ Training n’est pas certifié Qualiopi, sa déclaration d’activité est enregistrée sous le numéro 32800278480 — cet enregistrement ne vaut pas agrément de l’État —, et aucun financement OPCO, CPF ou France Travail n’est mobilisable à ce jour.
Un même modèle peut donc relever, d’un côté de l’Atlantique, d’un examen volontaire de trente jours et, de l’autre, d’un pouvoir de retrait. Lequel des deux régimes façonnera les pratiques des laboratoires ?
Transparence : cet article est rédigé avec Claude, modèle d’Anthropic, entreprise citée ici ; DTJ Training utilise et enseigne Claude.
Sources
- Maison-Blanche, décret 14409, 2 juin 2026, section 3.
- Yahoo News, 13 septembre 2026.
- Message Truth Social de Donald Trump (archive) et NBC News, 14 septembre 2026.
- AFP via L’essentiel, 14 septembre 2026.
- Ministère chinois des Affaires étrangères, point presse, 14 septembre 2026.
- Reuters via Zonebourse, 14 septembre 2026 ; SESEC sur le cadre TC260 2.0.
- HCDH, communiqué et AFP via TechXplore, 14 septembre 2026.
- AFP via Boursorama, Thales, 14 septembre 2026.
- Règlement (UE) 2024/1689, articles 4, 51, 55, 92, 93, 101 et 113 ; règlement (UE) 2026/1744.
- Conseil de l’Europe, ratification par l’UE, 15 mai 2026 ; Convention-cadre, article 30.