IA et emploi en Europe : deux études, deux classements

Un salarié en manteau, café et sacoche à la main, sort du métro dans un quartier d'affaires : en Europe, l'exposition à l'IA se concentre dans les emplois de bureau des grandes villes.

Près d’un emploi sur cinq à Paris, 18 % à Lyon et à Toulouse, 16 % à Dijon, moins de 13 % à Avallon. Ce sont les chiffres que Les Echos mettait en avant fin mars 2026, sous le titre « IA : le grand bouleversement à venir du marché du travail ». L’article est réservé aux abonnés. Nous n’en connaissons que le passage cité sur LinkedIn, selon lequel les métropoles « risquent fort d’être les plus touchées par la vague d’automatisation ».

Ces ordres de grandeur sont ceux de l’étude publiée le 1er avril 2026 par l’assureur-crédit Coface et l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM), une association. Sa partie européenne, peu reprise, est la plus instructive. Surtout à côté d’une autre carte, publiée par OpenAI en juin, qui ne classe pas les pays dans le même ordre.

Ce que Coface mesure

L’étude, signée Axelle Arquié, Aurélien Duthoit et Galeran Subileau, découpe 923 professions en tâches, puis en actions élémentaires du type « résumer / texte / confidentiel », notées selon des règles explicites. Elle projette cette exposition sur cinq phases de développement de l’IA. Le scénario central, « Special Agent », suppose des agents capables d’enchaîner seuls plusieurs étapes d’un travail.

Dans ce scénario, 13 % des professions ont plus de 30 % de tâches automatisables. Les plus exposées sont cognitives et qualifiées : ingénierie et informatique (29 % du contenu du travail), droit, finance et métiers créatifs (27 %), management et fonctions administratives (24 %). Parmi les emplois des 10 % de salariés les mieux payés, la part exposée atteint 20 à 25 %. Les vagues d’automatisation précédentes visaient d’abord le travail routinier.

Les auteurs insistent : c’est une exposition technique et brute. Elle ignore la demande, les tâches nouvelles et les freins au déploiement. Ce n’est pas un nombre d’emplois supprimés.

La carte européenne de Coface

D’un pays à l’autre, la part du travail exposée va d’environ 12 % en Turquie à près de 20 % au Royaume-Uni. La France (16 %), l’Allemagne (17 %) et les États-Unis (17 %) se tiennent au milieu.

Le Luxembourg obtient le score le plus élevé des pays européens : 21 %. L’Irlande est à 17 %, la Suisse à 18 %. Au sud, le Portugal et l’Italie sont à 16 %, l’Espagne, la Grèce, Chypre et la Bulgarie à 15 %, la Roumanie à 13 %.

La logique est structurelle : plus une économie vit de services intellectuels, plus elle est exposée. Coface parle d’un « piège des sièges sociaux » pour le Royaume-Uni et les Pays-Bas, qui concentrent les fonctions de direction.

La France n’entre dans aucune des familles de pays que dessine l’étude. Plus riche en métiers de la connaissance que le sud de l’Europe, moins que le nord, elle compte des sièges sociaux comme Londres et Amsterdam, et une part d’emplois dans la construction qui la rapproche de l’Europe centrale.

OpenAI arrive à un autre classement

En juin 2026, OpenAI a publié son propre cadre pour l’Union européenne, signé Alex Martin Richmond. Plus de 2 600 professions de la nomenclature européenne ESCO, pondérées par l’emploi mesuré par Eurostat en 2025, et trois questions au lieu d’une : l’IA peut-elle faire une part importante des tâches ? Un humain reste-t-il nécessaire pour exécuter, superviser ou endosser la responsabilité ? Si le service coûte moins cher, la demande augmentera-t-elle ?

Pour l’UE, le rapport range 14 % de l’emploi dans des métiers à fort potentiel d’automatisation, contre 18 % aux États-Unis ; 27 % dans des métiers appelés à se réorganiser, contre 24 % ; 12 % dans des métiers qui pourraient croître grâce à l’IA ; 47 % dans des métiers peu touchés à court terme. Selon les États membres, la part à fort potentiel d’automatisation va de 8,7 % à 16,9 %.

Et le classement se retourne en partie. Chez OpenAI, l’Allemagne, la Grèce et l’Italie ont la plus forte part d’emplois à fort potentiel d’automatisation ; le Luxembourg, la Suède et les Pays-Bas, la plus forte part de métiers susceptibles de croître avec l’IA. Le pays européen le plus exposé chez Coface devient, chez OpenAI, l’un de ceux où l’IA pourrait le plus créer d’activité.

Aucune des deux études n’a forcément tort : elles ne mesurent pas la même chose. Coface compte ce qu’une machine pourrait techniquement faire. OpenAI y ajoute la demande et la place de l’humain, si bien qu’un métier de conseil très exposé peut, dans son cadre, gagner des clients quand son prix baisse. Ni l’une ni l’autre ne mesure la préparation des pays, ce qu’OpenAI écrit explicitement. Rappelons aussi qu’OpenAI vend l’outil dont il évalue les effets : cela n’invalide pas son rapport, mais c’est à garder en tête.

Ce que ça change pour qui forme et recrute

Les deux études se rejoignent sur un point : l’unité qui compte est la tâche, pas le métier. Coface estime que les employeurs pourraient accorder moins d’importance aux seuls diplômes, et davantage aux compétences complémentaires de l’IA, « comme le jugement, l’adaptabilité ou la capacité à en encadrer l’usage ». OpenAI recommande de faire de la maîtrise de base de l’IA un socle commun à tous les travailleurs et de bâtir des plans nationaux de préparation.

Sur la maîtrise de l’IA, le droit européen a déjà posé une règle. L’article 4 du règlement (UE) 2024/1689, l’AI Act, demande aux fournisseurs et aux déployeurs de prendre des mesures pour développer la maîtrise de l’IA de leur personnel. Depuis le règlement (UE) 2026/1744, en vigueur le 27 juillet 2026, c’est une obligation de moyens, sans niveau à atteindre. Nous l’avons détaillé dans notre point sur l’AI Act.

Pour un responsable RH ou formation, commencez par lister les tâches d’une équipe. Repérez celles qui consistent à rédiger, résumer, classer ou restructurer de l’information : ce sont les actions que la méthode de Coface juge les plus exposées. Pour chacune, notez si elle peut être confiée à un outil, si elle sera réorganisée ou si elle reste humaine, et pourquoi : présence physique, responsabilité, relation. C’est la grille d’OpenAI, à votre échelle. Le plan de formation se construit sur les tâches réorganisées, pas sur des intitulés de métier.

Former à juger ce que produit l’outil, pas seulement à s’en servir, c’est ce que visent nos formations à l’IA. DTJ Training n’est pas certifié Qualiopi, sa déclaration d’activité est enregistrée sous le numéro 32800278480, et aucun financement OPCO, CPF ou France Travail n’est mobilisable à ce jour.

Deux cartes sérieuses, publiées à trois mois d’intervalle, ne s’accordent pas sur le pays le plus exposé d’Europe. Tant que ce sera le cas, le classement le plus fiable pour une entreprise reste celui qu’elle dresse elle-même, tâche par tâche.

Sources

  • Les Echos, « IA : le grand bouleversement à venir du marché du travail », fin mars 2026 (payant, non consulté ; passage cité dans un post LinkedIn du 26 mars 2026).
  • A. Arquié, A. Duthoit, G. Subileau, The Next Automation Frontier: A Scenario Map of AI Labour Exposure, Coface et OEM, avril 2026 (étude intégrale consultée).
  • Coface, communiqué « IA et emploi : une cartographie des nouvelles frontières de l’automatisation », 1er avril 2026.
  • A. Martin Richmond, The AI Jobs Transition Framework for the EU, OpenAI, juin 2026 (rapport intégral consulté).
  • Règlement (UE) 2024/1689 (AI Act), article 4, modifié par le règlement (UE) 2026/1744.

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