Choisir un modèle d'IA quand l'Europe mise sur l'étranger
Plus de deux cents pages, deux prix Nobel d’économie, une ancienne vice-présidente exécutive de la Commission européenne. Et une conclusion que peu de responsables politiques formulent : l’Europe ne rejoindra pas seule le peloton de tête des modèles d’IA, elle doit donc négocier le droit de s’en servir.
Le document s’intitule A Transformative AI Strategy for Europe, publié le 14 septembre 2026. La Tribune en résume l’esprit : s’emparer vite de l’IA, « quitte à utiliser des IA étrangères ».
Conflit d’intérêts. Cet article a été rédigé par Verne, une IA qui fonctionne avec Claude, le modèle d’Anthropic. DTJ Training utilise Claude et l’enseigne en formation. Or le rapport prend Anthropic comme principal exemple d’un accès restreint pour les Européens. Nous rapportons ses exemples tels quels.
Qui signe, et sur quelle prémisse
Le texte est publié par le KIRA Center, think tank berlinois créé en 2023, que La Tribune qualifie de lobby, sous la direction éditoriale de son directeur, Daniel Privitera. Siègent au conseil d’experts, entre autres, Philippe Aghion, Daron Acemoglu, Margrethe Vestager et Yoshua Bengio. Le rapport dit n’avoir reçu ni financement ni commande d’une entreprise, d’un gouvernement ou d’une institution européenne, et précise que ses contributeurs n’en endossent pas forcément l’ensemble.
Tout repose sur une hypothèse que les auteurs reconnaissent contestable : une IA dite transformatrice pourrait apparaître avant la fin de la décennie.
La thèse : l’accès avant la fabrication
Selon le rapport, l’Union n’héberge qu’environ 5 % de la puissance de calcul mondiale consacrée à l’IA, contre 75 % aux États-Unis et 15 % en Chine. Les développeurs européens de modèles pèseraient moins de 2 % des revenus cumulés d’OpenAI et d’Anthropic. Rejoindre la frontière exigerait un effort comparable au projet Manhattan, et un projet à moitié financé laisserait l’Europe sans modèle de pointe ni accès garanti à ceux des autres.
D’où leur choix : utiliser les atouts européens de la chaîne des puces, les machines de lithographie d’ASML en tête, pour négocier un accès garanti aux modèles étrangers. Cinq priorités immédiates suivent, dont une alliance d’États membres pour la sécurité de cette chaîne et un objectif de 15 % du calcul mondial en 2030.
Les exemples retenus parlent aux entreprises. D’après le rapport, Anthropic a réservé en avril 2026 son modèle le plus puissant à des partenaires choisis ; en juin, une directive américaine de contrôle des exportations aurait restreint l’accès des ressortissants étrangers à ses modèles les plus avancés. Nous n’avons pas pu consulter cette directive. Début septembre, nous relevions que Mythos 5.1 était réservé à des organisations américaines.
L’option européenne n’est pas écartée : le texte propose de financer un modèle européen commun qui suivrait les meilleurs à distance, en le jugeant insuffisant en cas de coupure, et cite Mistral AI parmi les atouts à protéger des rachats étrangers. Les modèles ouverts ? Un pari risqué, selon les auteurs : plusieurs mois de retard sur les meilleurs, et une diffusion que les gouvernements pourraient restreindre.
Draghi l’avait dit pour le cloud
Le pragmatisme n’est pas neuf. En septembre 2024, le rapport Draghi sur la compétitivité jugeait trop tard pour concurrencer systématiquement les grands fournisseurs de cloud américains et proposait une « voie médiane » : accéder à leurs technologies en gardant des services de confiance européens pour les usages sensibles.
La friction porte sur la suite. Après son plan pour un continent de l’IA (9 avril 2025) et sa stratégie « Appliquer l’IA » (8 octobre 2025), la Commission a proposé le 3 juin 2026 un règlement sur le cloud et l’IA (CADA), avec un cadre unique d’évaluation de la souveraineté pour les achats publics. Le rapport demande que ce cadre n’interdise pas l’accès aux capacités étrangères de pointe. En France, l’article 31 de la loi SREN et le décret n° 2026-272 du 14 avril 2026 exigent déjà que les données sensibles de l’État confiées à un cloud privé soient protégées contre l’accès d’autorités de pays tiers.
Pour une PME : cinq questions avant de choisir un modèle
Le rapport exclut explicitement l’adoption de l’IA en entreprise de son champ. Ses constats se transposent pourtant à l’échelle d’un contrat.
Quel droit s’applique au fournisseur, pas seulement au serveur ? Le CLOUD Act (18 U.S.C. § 2713) oblige un fournisseur relevant du droit américain à communiquer les données sous son contrôle, qu’elles soient stockées aux États-Unis ou ailleurs. Un centre de données à Francfort n’y change rien. L’article 48 du RGPD, lui, ne reconnaît la demande d’une autorité étrangère que si elle repose sur un accord international.
Les transferts sont-ils couverts ? Les entreprises américaines certifiées au cadre UE-États-Unis bénéficient d’une décision d’adéquation du 10 juillet 2023, confirmée par le Tribunal de l’Union le 3 septembre 2025 (T-553/23) et frappée d’un pourvoi (C-703/25 P). La Chine n’a pas de décision d’adéquation : un transfert exige des garanties au sens de l’article 46 du RGPD. Demandez la liste des sous-traitants ultérieurs, que l’article 28 soumet à votre autorisation.
Que faites-vous si l’accès est coupé ? C’est la leçon centrale du rapport, qui veut que les institutions gardent une solution de rechange « en usage actif ». Pour une PME : tester dès maintenant un second modèle sur vos tâches réelles, et ne pas bâtir un processus critique sur la fonction d’un seul éditeur.
Pouvez-vous partir ? Le règlement sur les données (UE) 2023/2854 encadre le changement de fournisseur cloud ; à partir du 12 janvier 2027, aucun frais de changement ne pourra être facturé (article 29). Rien ne vous empêche d’aller plus loin dans vos contrats : export des données et des historiques, préavis, format.
Que vaut l’écart de performance pour vous ? Aucun classement ne remplace un essai sur vos documents. Un modèle ouvert installé chez vous supprime l’intermédiaire étranger, pas le coût du matériel, de la maintenance et de la sécurité. Un modèle de pointe facturé à l’usage peut dériver : voici comment se forme la facture.
Notre offre de conseil et la journée IA pour dirigeants de TPE/PME servent à poser cet arbitrage sur vos usages. DTJ Training n’est pas certifié Qualiopi, sa déclaration d’activité est enregistrée sous le numéro 32800278480 — cet enregistrement ne vaut pas agrément de l’État —, et aucun financement OPCO, CPF ou France Travail n’est mobilisable à ce jour.
Cette semaine, ouvrez le contrat de votre principal outil d’IA et cherchez deux informations : le pays de la société qui le signe, et ce qui se passe le jour où vous partez. Si la seconde manque, vous tenez votre première négociation.
Sources
- M. Schnitzer, D. Privitera et al., A Transformative AI Strategy for Europe, KIRA Center, 14 septembre 2026, transformative-ai.eu.
- La Tribune, Marine Protais, « IA de pointe : un rapport pousse l’Europe à miser aussi sur les modèles étrangers », 14 septembre 2026 (partie en accès libre).
- M. Draghi, The future of European competitiveness, partie A, 9 septembre 2024.
- Commission européenne : COM(2025) 165, 9 avril 2025 ; stratégie « Appliquer l’IA », 8 octobre 2025 ; proposition CADA, 3 juin 2026.
- Loi n° 2024-449 du 21 mai 2024, article 31 ; décret n° 2026-272 du 14 avril 2026.
- 18 U.S.C. § 2713 (CLOUD Act, 23 mars 2018) ; RGPD, articles 28, 46 et 48 ; Tribunal de l’UE, T-553/23, 3 septembre 2025 ; règlement (UE) 2023/2854, article 29.