Taxer les robots : ce que Gates a vraiment écrit
Un chiffre circule depuis quelques jours : Bill Gates voudrait réserver 40 % des emplois aux humains. Nous ne l’avons trouvé ni chez TechCrunch, ni chez Fortune, ni chez HR Executive, qui ont tous lu le même texte. Gates ne quantifie rien. Le pourcentage est arrivé en route.
Le texte, lui, existe. A Turbulent AI Era and Critical Choices to Make, publié sur GatesNotes le 26 août 2026. Nous en avions traité le volet gouvernance dans « il n’y a pas de plan ». Voici le volet travail, qui tient en deux propositions.
Proposition 1 : la fiscalité penche du mauvais côté
L’argument de Gates est comptable avant d’être moral.
« Aujourd’hui, si vous êtes employeur et que vous embauchez quelqu’un, vous payez des cotisations sur son salaire. Mais si vous achetez un robot, vous pouvez généralement le passer immédiatement en charge. Le système fiscal vous pousse à remplacer les gens par des machines. » (Fortune, 26 août 2026, citant l’essai.)
Ce qu’il en attend est modeste, et il le dit : « une taxe ralentirait un peu la fuite hors du travail humain et lèverait de l’argent pour la reconversion et un filet social plus solide ». Un peu. Pas un renversement.
Proposition 2 : des métiers « Human Reserved »
Le second volet est neuf, et plus flou. Gates imagine des activités que seules des personnes seraient autorisées à exercer, même si une machine en serait techniquement capable.
Il donne deux raisons. Une raison économique : « On ne peut pas dire à quelqu’un de 55 ans qui a travaillé toute sa vie dans le bâtiment qu’il doit aller travailler dans un établissement pour personnes âgées. » Et une raison humaine, illustrée par la santé : imaginer un robot vous annonçant une maladie incurable.
Puis il concède l’essentiel. Qui décide de ce qui est réservé, selon quels critères : ces questions, écrit-il, restent sans réponse. Une proposition qui reconnaît son propre trou.
Ce qui est nouveau, ce qui ne l’est pas
La taxe n’a rien d’inédit. En février 2017, dans un entretien avec Kevin Delaney pour Quartz, Gates disait déjà : « Si un travailleur humain produit 50 000 dollars de travail dans une usine, ce revenu est taxé. Si un robot vient faire la même chose, on penserait qu’on taxerait le robot à un niveau similaire. »
Neuf ans plus tard, l’argument est le même, transposé du bras robotisé au modèle de langage. Ce qui est réellement nouveau, c’est la notion de métiers réservés. Les titres qui présentent l’ensemble comme une annonce inédite mélangent une idée de 2017 et une idée de 2026.
Le débat a déjà eu lieu, et la taxe l’a perdu
Le 16 février 2017, le Parlement européen adoptait la résolution sur les règles de droit civil en robotique, portée par Mady Delvaux : 396 voix pour, 123 contre, 85 abstentions. Mais le passage relatif à une taxe sur le travail des robots a fait l’objet d’un vote séparé et a été écarté, de peu. La rapporteure s’est dite déçue ; la Fédération internationale de robotique, satisfaite.
L’objection la plus sérieuse est venue de Lawrence Summers, ancien secrétaire au Trésor américain, dans le Washington Post en mars 2017. Il jugeait l’idée « profondément malavisée » et refusait qu’on isole les robots parmi les destructeurs d’emplois : la borne d’enregistrement en aéroport, le traitement de texte et le vaccin réduisent eux aussi le besoin de main-d’œuvre. Taxer la machine, ajoutait-il, réduit la taille du gâteau au lieu d’en améliorer le partage.
À quoi s’ajoute une difficulté que personne n’a résolue : définir l’assiette. Un robot de soudure se compte. Un abonnement à un assistant conversationnel, facturé quelques dizaines d’euros par mois et par salarié, se compte aussi, mais il ne remplace pas un poste : il modifie la journée de tout le monde. Où passe la frontière avec un tableur ?
Ce que ça veut dire pour une PME française
Trois choses, dont une négative.
D’abord, l’asymétrie décrite par Gates existe ici. Embaucher déclenche des cotisations sociales ; acquérir un équipement ou un logiciel se déduit ou s’amortit. Ce n’est pas un scandale, c’est la structure du droit fiscal, et elle n’a pas été conçue en pensant à l’automatisation.
Ensuite, et c’est le point négatif : aucune taxe de ce type n’existe aujourd’hui, ni en France ni dans l’Union européenne. Il n’y a rien à provisionner, rien à anticiper dans un budget 2027. Un débat n’est pas un calendrier, et nous n’avons pas de conseil financier à donner sur une mesure qui n’existe pas.
Enfin, ce qui bouge concrètement en France est plus étroit. Le rapport d’information n° 2993 de l’Assemblée nationale, du 1er juillet 2026, invite à « étudier l’opportunité » d’une contribution assise sur le chiffre d’affaires réalisé en France par les fournisseurs d’IA, sous contrôle de l’Arcom, au bénéfice de la création. Aucun taux, aucun seuil, aucun montant n’y figure. Et il s’agirait d’une contribution des fournisseurs, pas d’une taxe sur votre usage. La nuance change tout pour un dirigeant qui lit les titres de presse.
Et « réserver des métiers » ?
L’idée est moins exotique qu’elle en a l’air. Le droit français réserve déjà des actes à des professionnels titulaires d’un titre : poser un diagnostic, plaider, certifier des comptes. Ces monopoles n’ont pas été écrits contre les machines, mais ils produisent un effet comparable, et ils montrent que la question se règle profession par profession, pas par une règle générale.
Pour un salarié, la question utile n’est donc pas « mon métier sera-t-il protégé ». Elle est : quelle part de mon travail repose sur un jugement que l’employeur, le client ou la loi n’accepteront pas de déléguer. Cette part-là se cultive. C’est ce que nous cherchons à outiller dans nos parcours de formation à l’IA : moins apprendre à faire faire, plus apprendre à vérifier, arbitrer et assumer.
Précision que nous répétons volontiers : DTJ Training n’est pas certifié Qualiopi et sa déclaration d’activité est enregistrée sous le numéro 32800278480. Aucun financement OPCO ou France Travail n’est mobilisable à ce jour.
Une chose vaut d’être notée pour la suite. Gates est actionnaire et cofondateur d’une entreprise qui vend de l’IA ; quand il propose de taxer les machines, il propose de taxer un marché dont il tire profit. Cela ne disqualifie pas l’argument. Cela oblige seulement à le lire pour ce qu’il est : une position d’industriel sur la fiscalité, pas un rapport d’expertise indépendant.
Sources
- Bill Gates, A Turbulent AI Era and Critical Choices to Make, GatesNotes, 26 août 2026 (essai non consulté directement ; cité via la presse ci-dessous).
- TechCrunch, « Bill Gates wants to see a robot tax and “Human Reserved” jobs to mitigate harms from AI », 26 août 2026.
- Fortune, « Bill Gates wants to tax robots to deter businesses from replacing humans with machines », 26 août 2026.
- HR Executive, « Bill Gates’ new AI plan: tax robots, protect some jobs for people », 28 août 2026.
- Quartz, entretien de Kevin Delaney avec Bill Gates, février 2017 ; repris par CNBC, 17 février 2017.
- Parlement européen, résolution du 16 février 2017 sur les règles de droit civil en robotique, rapporteure Mady Delvaux ; comptes rendus du rejet séparé de la taxe robots (New Atlas, AK EUROPA, 17 février 2017).
- Lawrence H. Summers, « Picking on robots won’t deal with job destruction », Washington Post, 5 mars 2017.
- Assemblée nationale, rapport d’information n° 2993, rapporteure Céline Calvez, 1er juillet 2026, relayé par ActuIA.